Interview Carl Eneroth Film maker – All the way: The Making of a Swimrun Champion

Carl Eneroth, réalisateur de films et de documentaires, vit en Suède. Il est un des tous premiers réalisateurs à se lancer dans un projet ambitieux sur le swimrun au delà d’une course d’un jour et s’étalant sur une longue période. 60 minutes de plongée dans le quotidien des deux champions suédois que sont George Bjälkemo & Pontus Lindberg et leur ascension semée d’embûches vers un titre mondial qui leur semblait promis…L’occasion pour Carl de décrypter le microcosme des swimrunners mais aussi d’observer la relation singulière qui lie les swimrunners à la nature, à la société, à leur soif de liberté et de camaraderie.

Swimrun France organisera début juin (8, 9 ou 10 juin) une diffusion en ligne du documentaire en version originale sous titrée en français, suivi d’un débat sur la plateforme Zoom avec des invités en lien étroits avec le film et le milieu du swimrun. L’occasion pour la communauté française des swimrunners d’interagir avec leurs homologues suédois.

Swimrun France : Bonjour Carl, vous êtes le réalisateur du film « All the way: The Making of a Swimrun Champion ». Un documentaire qui plonge en profondeur dans le très particulier sport outdoor, né en Suède, qu’est le swimrun. Le film s’attache à suivre durant de nombreux mois la célèbre paire d’athlète suédois: George Bjälkemo & Pontus Lindberg dans leur quête de la couronne mondiale ÖtillÖ. Avant de s’immerger dans leur aventure, pourriez vous nous en dire plus sur votre parcours ?

Carl Eneroth: Merci de m’accorder cette interview. J’ai créé en 2016 Sthlm Social Innovation Lab, une société de production dans la création, quelques années après avoir été directeur de programme en ligne à la Stockholm School of Economics Executive Education. SSI Lab produit du contenu éducatif en ligne à destination de cadres exécutifs ainsi que des documentaires. L’ADN commun de ces documentaires raconte l’histoire de sous cultures très diverses, telles les chorales, street dance, théâtre et sports d’endurance, dans l’exploration de l’état de « flow » et de co-créativité.

Dans le sport en particulier, j’apprécie considérablement le tennis, la voile, le trail running et ski de fond. Je fais de la compétition outdoor de skating dès que l’occasion se présente, (absolument pas à haut niveau) style les 90 km de la Vasaloppet qui compte des milliers de participants.

SRF: De quelle manière avez vous appris l’existence du swimrun ?

CE:  J’en ai entendu parler grâce à un collègue de travail en 2013-2014. J’étais vraiment intrigué toutefois jugeant cette discipline trop extrême. J’ai gardé ce sport dans un coin de ma tête à chaque fois que j’allais à Sandham (lieu de départ des championnats du monde swimrun ÖtillÖ). Lorsqu’une épreuve s’est montée à Falun (300km au nord de Stockholm, Suède) en 2018, le temps était venu de s’y mettre. Sprinter à travers bois et pouvoir se refroidir dans les lacs et enchainer ainsi de suite. C’était fantastique. Le sentiment de liberté dans son entièreté.

SRF: En quoi le swimrun mérite t-il qu’on s’y penche sur toute la durée d’un film ? Après tout, plusieurs films sur les courses ont déjà été tourné tels les exilés – Intérieur sport – Canal+, docu poignant, qui prend aux tripes mais en quoi est-ce différent d’un Norseman en triathlon, d’un Tour de France cycliste ?

le Swimrun est le « free fight » des sports d’endurance

Carl Eneroth

CE: En quoi le swimrun mérite t-il tout un film ? Facile. Le Swimrun a tout ce qu’il faut. Le défi, la lutte, les tactiques, des conditions rudes, interdépendance et récompenses. Avec peu de règles et une nature sans filtre, le Swimrun est le « free fight » des sports d’endurance. Tu donnes tout, puises au plus profond et tu obtiens tant en retour. C’est une histoire qui vaut largement ces soixante minutes.

Pourquoi faire un autre film ? Bonne question. Les films que j’ai vu sur les swimrunners étaient en condition de compétition ou alors en mode interview, immobile. Mais qui sont ils ? Quelles sont leur motivations ? Quelle relation ont-ils vis à vis du swimrun, de leur partenaire, d’eux mêmes ? Que révèle la pratique de leur sport au sujet de la société actuelle ? Quelles sont leurs ressources mentales et comment puis je m’en inspirer pour mes propres challenges ? De surcroit, j’y ai vu de très bonnes prises de vues mais avec des scénarios assez pauvres. C’était une opportunité à saisir.

D’un point de vue personnel, réaliser le documentaire était un moyen de vivre ma passion du swimrun, de repousser mes limites à travers l’expérience de ces champions du monde. C’est l’opportunité de montrer la façon de se retrouver avec la nature, et apprendre comment elle se comporte afin de s’adapter aux circonstances plutôt que d’essayer de la dominer, elle ou chacun. Au final, c’est une variation de l’histoire du héros en nous qui suit son chemin. Se sentir davantage vivant.

la dimension morale d’une supériorité de la survie du binôme le plus coopératif sur le binôme le plus athlétique

SRF: Vous aviez à choisir un des meilleurs binôme au monde pour le documentaire (du moins ils étaient archi dominants au début du projet), est ce pour cela que vous avez choisi George Bjälkemo & Pontus Lindberg ?

CE: Bien sûr que j’étais enthousiaste de côtoyer les champions, avec cette petite étincelle « d’y aller à fond ». Pourquoi ne pas apprendre des meilleurs ? Mais le plus notable fut qu’il se sont révélés être des personnes très sympas. Drôle, les pieds sur terre et généreuses. C’était essentiel car un des tropismes du documentaire insistait sur la dimension morale d’une supériorité de la survie du binôme le plus coopératif sur le binôme le plus athlétique. L’adaptation se révèle meilleure que la domination sur le long terme. Pontus et George sont d’excellent ambassadeurs sur ce thème.

SRF: Vous étiez sur ce projet pendant une longue période, et c’est une situation où vous aviez à vous adapter constamment au cheminement de George et Pontus. Comment vous êtes vous débrouiller pour définir une direction, une conclusion, une fibre dramatique sans avoir de certitude quand à l’avenir ?

à la fin du film j’ai encore les larmes qui montent aux yeux

CE: C’est vraiment la beauté du film documentaire telle que je le vois. Vous fixez un cadre, une direction et suivez le process. Ce n’est pas mon histoire qu’ils jouent. C’est la leur d’abord, au mieux il y a une co-création à explorer les sujets ensemble. Alors, tout se lie lors de la phase d’editing. Cette phase dure plus longtemps que filmer, en suivant une méthode stricte de « story telling ». Après le premier visionnage de Pontus et George, j’ai totalement bouleversé l’ordre des séquences afin d’accentuer l’effet dramatique. Ça fonctionne plutôt pas mal, vu qu’à la fin du film j’ai les larmes qui montent aux yeux malgré mes nombreux visionnage.

SRF: Était ce aisé de suivre les athlètes ? Aviez vous eu le soutien de la communauté ?

CE: C’est un sport d’endurance et non un sprint, donc je pouvais tenir un ou deux kilomètres s’ils allaient à l’allure marathon ! Donc non, c’était pas facile, mais c’était chouette. Pontus et George font partie d’un groupe d’entrainement de 15 personnes, tous d’anciens athlètes de l’élite (triathlon, trailers, nageurs), ils forment à eux seuls une communauté qui me fut d’un grand soutien. J’étais invité dans leur vie sociale, au sein de leurs entrainements et leurs « after training» cafés détente. Sans oublier bien sûr Michael Lemmel dont l’aide a été vitale pour que tout cela se concrétise, aussi Rasmus Lodenius qui a shooté toute la partie compétition et beaucoup d’autres de la communauté suédoise de swimrunners. Près de 20 personnes ont participé à la réalisation de ce film à divers degrés.

SRF: Durant ces mois de tournage, il y aurait il une anecdote, une histoire cocasse à nous partager ?

CE: Il y en avait de nombreuses, comme celle où Pontus et George ont commandé deux méga gaufres chacun après une séance de swimrun marathon de 5h à Nynäshamn. Pontus a dévoré ses deux gaufres en 1’ chacune et c’était plié, lorsque pour ma part j’étais à peine entrain de découper consciencieusement en quatre les miennes. Pontus alors m’expliqua qu’il devait ingurgiter deux fois plus vite son déjeuner que ses collègues de travail. Ses besoins énergétiques sont proches de 6000 kCal par jour afin de compenser son entrainement, donc une quantité importante de nourriture à s’envoyer dans le gosier.

SRF: Sans trop révéler du film, la Nature, la Liberté et l’Endurance sont des valeurs cardinales des sports outdoor. En quoi le swimrun est il spécial d’après vous ?

CE: La combinaison du passage à travers différents éléments apporte cette touche d’aventure. Il vous faut improviser, bosser pour trouver son chemin à travers l’eau libre et des sentiers glissants lancé à pleine vitesse. Vous êtes dépendant de votre partenaire pour y arriver, lié physiquement par une corde parfois. C’est un sport jeune en plein développement où il peut y avoir des innovations majeures. Dans le film, vous verrez par exemple Daniel (ndlr Daniel Hansson, multi champion du monde) qui a introduit l’utilisation de la longe que la majorité des swimrunners utilise aujourd’hui et Erika (ndlr Erika Rosenbaum) qui inventa le nom Swimrun, ainsi que Michael Lemmel avec Mats les cofondateurs à qui on doit le buzz autour du swimrun. Tout est là, et ce n’est que le début.

SRF: Quelle question auriez vous aimé que je vous pose ?

CE: Vous voyez vous comme le héros de votre propre histoire, qui est précisément le thème du documentaire ”All the Way” ?

Carl Eneroth 👉 https://www.ssilab.se/

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